Micheline Calmy-Rey est inquiète. Quoi, la Suisse écartée du nouveau Conseil des droits de l’homme ? Pour chasser l’hypothèse même de cette humiliation, la cheffe du Département des affaires étrangères a dépêché à New York un de ses adjoints, Ulrich Lehner, patron de la division des organisations internationales. Dans le palais de l’ONU au bord de l’East River, l’ambassadeur fait la chasse aux voix avant l’élection, mardi par l’Assemblée générale, des 47 membres de la nouvelle institution qui sera inaugurée le 19 juin à Genève.

La possibilité d’un échec suisse vient du mode d’élection qui a été retenu le 15 mars, lors de la création du Conseil. Pour amadouer les Etats réticents du tiers-monde, le principe de quotas par zones géographiques a été adopté. Il y a cinq régions : Afrique (13 sièges), Asie (13), Europe de l’Est et Russie (6), Amérique latine (8), Europe de l’Ouest et Amérique du Nord (7). Le groupe occidental est le plus difficile, car tous les candidats, sur les droits de l’homme, ont un dossier solide. La Suisse aura face à elle sept Etats de l’Union européenne et le Canada (puisque les Etats-Unis, hostiles à la forme du nouveau Conseil, ne se présentent pas).

Vote secret

Pour être élu, il faut obtenir dans un vote secret au moins 96 voix - la majorité des 191 membres de l’ONU. Il est fort probable que les neuf candidats occidentaux passeront cette barre. Mais les deux plus mal classés seront éliminés. D’où la mobilisation suisse à Manhattan. L’ambassadeur Lehner s’est lancé dans un marathon de rencontres pour convaincre ses interlocuteurs que la candidature de la Suisse vaut plus que d’autres. Ne s’est-elle pas engagée plus que quiconque, dès le début, dans le processus de réforme de la Commission usée des droits de l’homme ? Et n’est-elle pas - que diable ! - le pays hôte ? L’ambassadeur, dans sa chasse aux voix, n’oublie aucune île du Pacifique, ni aucun Etat francophone. Il fait même aux plus pauvres une promesse : si vous êtes élus, vous aurez des bureaux tout neufs et à l’œil à Varembé. Achat de vote ?

Pour la Suisse, l’enjeu est important. Mais pour l’avenir du Conseil, la vraie bataille se livre dans les quatre autres régions. Le remplacement de la commission avait pour objectif de fermer, autant que possible, la porte de l’institution aux pays qui violent clairement les droits de l’homme. Or les derniers pointages, à New York, indiquent que la Chine, la Russie et Cuba devraient être élus sans problème. Quelques moutons noirs renommés (Zimbabwe, Soudan, Syrie, Corée du Nord) ne se sont pas portés candidats.

Mais les ONG favorables au nouveau Conseil s’inquiètent du grand nombre d’Etats peu recommandables qui figurent sur les listes. Elles redoutent que l’institution ne soit discréditée à sa naissance.

Gages de bonne volonté

Les pays élus le seront pour un mandat de un, deux ou trois ans, renouvelable une fois. La durée du premier mandat pour chacun sera décidée par un tirage au sort au sein des groupes régionaux. Des sièges seront ainsi libérés pour d’autres, dès la fin de la première année. Par exemple, pour les Etats-Unis.

Les Américains sont pour le moment absents parce que, disent-ils, la réforme contenue dans le Conseil leur semble insuffisante. Avaient-ils peur de ne pas être élus ? Ils affirment que non, mais dans un scrutin secret c’était une possibilité très sérieuse. Seront-ils candidats l’année prochaine ?

Peut-être. Washington donne en tout cas des gages de bonne volonté, pour tenter d’effacer les taches héritées de ses guerres. Vendredi, une puissante délégation américaine s’est présentée à Genève devant les experts de la commission contre la torture. Elle le faisait avec retard, et à un moment particulièrement difficile pour les Etats-Unis. Les questions ont fusé sur Guantanamo, les prisons de la CIA, les transferts de prisonniers vers des pays peu tendres. John Bellinger, le premier juriste du Département d’Etat, a tenté de convaincre les commissaires que les bavures de la « guerre contre le terrorisme » sont isolées, et que l’Amérique est ferme dans ses engagements internationaux. La commission demande à voir.