C’est un miraculé. Le Conseil des droits de l’homme est né mercredi d’un vote massif de l’Assemblée des Nations unies, malgré l’opposition des Etats-Unis. La crainte que le non américain ne déclenche un débat assassin pour la nouvelle institution ne s’est pas matérialisée. Elle a été vaincue par un travail diplomatique intense dans les coulisses, diurne et nocturne, jusqu’au dernier moment, pour décourager les torpilleurs de profiter de la brèche ouverte par les Américains.

Le vote a été salué par des applaudissements prolongés, et Peter Maurer n’était pas le dernier à frapper dans ses mains. La fatigue se lisait à peine sur le visage de l’ambassadeur de Suisse : le sourire de satisfaction effaçait tout. Il est intervenu devant l’Assemblée peu après l’Américain John Bolton, pour dire sa conviction que le compromis réalisé après cinq mois de négociations permettra de créer une institution très différente de la Commission, qui va se réunir lundi pour la dernière fois à Genève, et disparaître.

Calculs politiques

Maurer estime qu’avec ses 47 membres, qui seront élus le 9 mai par l’Assemblée générale, le Conseil atteint un bon point d’équilibre « entre l’inclusivité et l’efficacité », et devrait agir davantage par la coopération que par la confrontation. Il a promis que Genève fournirait à la nouvelle institution le meilleur des environnements.

Le représentant suisse s’est démarqué avec une certaine vigueur des « maximalistes des droits de l’homme », dont les exigences extrêmes cachent souvent des calculs politiques dont l’objectif est l’affaiblissement de l’ONU. Il ne visait pas seulement les Etats-Unis, mais Washington était dans sa cible.

La position américaine, cependant, a été assouplie in extremis. Quand le texte de la résolution avait été rendu public fin février, son rejet par John Bolton avait été catégorique. Les Etats-Unis voulaient un club restreint de champions des droits de l’homme, dont ils feraient bien sûr partie, et qui exclurait, grâce à des critères rigoureux et à la barrière de deux tiers des voix à l’Assemblée, les Etats candidats peu respectueux du droit. Bolton exigeait une renégociation, qui lui a été refusée ; puis il a demandé un vote, promettant un « non » qui ressemblait à une rupture. En trois semaines, il n’a pas bougé d’un pouce.

Mais mercredi matin, dans le Washington Post et le New York Times, Nicholas Burns, adjoint de la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice (qui avait appelé la veille Jan Eliasson, le président de l’Assemblée générale), a adouci le discours américain. Les Etats-Unis, dit Burns, ne peuvent toujours pas soutenir le trop faible compromis soumis au vote, mais ils ne feront ensuite rien pour entraver le travail du Conseil.

Divergences dans l’administration républicaine ?

Mieux, ils ne se sont pas opposés, juste avant sa création, à la rallonge budgétaire de 4,5 millions de dollars qui permettra à la nouvelle institution d’exister, avec une contribution américaine de près d’un quart. Enfin, le Département d’Etat laisse entendre que la candidature américaine à un siège au Conseil sera posée en mai. Cela ressemble à une reddition dans la mauvaise humeur.

Y a-t-il eu des divergences dans l’administration républicaine sur le nouveau chantier des droits de l’homme ? Le Washington Post le laisse entendre : Nicholas Burns (et Condoleezza Rice ?) contre John Bolton. Mais l’ambassadeur auprès des Nations unies s’en est tenu hier fidèlement à la nouvelle ligne du Département d’Etat, moins cassante.

Le Conseil des droits de l’homme courait d’autres sérieux dangers mercredi. La décision américaine d’imposer un vote, empêchant une adoption de la résolution par consensus, ouvrait la porte à tous les autres mécontents. La procédure permet en effet à ce stade d’avancer des amendements pour corriger le texte, et plusieurs Etats semblaient prêts à le faire. La moindre retouche aurait inévitablement amené des contre-propositions, et un renvoi de tout le paquet à plus tard.

Pressions sur Cuba et le Pakistan

Des pressions considérables ont été exercées sur les audacieux, Cuba et le Pakistan d’abord. Kofi Annan, en voyage en Afrique, a pris son téléphone pour convaincre le chef de la diplomatie de Fidel Castro de ne pas mettre sa menace à exécution. Son représentant à Manhattan s’est contenté d’une virulente diatribe contre les Etats-Unis et leurs alliés qui cherchent, dit-il, à punir les pays du Sud qui ne marchent pas droit. John Bolton a répliqué qu’il n’allait pas se fatiguer à répondre à un tel assaut cubain. Quant au Pakistan, il s’est tu.

Le piège avait été évité. Le Conseil des droits de l’homme sera bien inauguré le 19 juin prochain à Genève.